Avis et critiques
Parce que ça m'aide à digérer une œuvre et comprendre pourquoi je l'ai vraiment appréciée, quand quelque chose me marque j'aime écrire un avis ou une critique plus poussée que les quelques lignes que j'écris devant chaque entrée de ma liste annuelle. Je trouve que c'est important aussi de cultiver ça, la capacité d'articuler ce qui fonctionne (ou non) dans une œuvre, en tant qu'auteur.
Environnement toxique
Bande dessinée de Kate Beaton, Casterman, 2023
21/10/2024
Autant je trouve le titre français très bien trouvé et évocateur, autant je suis un fan absolu de la puissance poétique, tragique et plus difficile d’accès du titre original, Ducks.
Vous allez finir par croire que je ne lis que des autobiographies. Mais non, c’est juste que l’autobio en BD, je sais pas, ça marche toujours à 200 % sur moi.
Bref, pour parler du livre en lui-même, je l’ai lu comme je me prends un parpaing dans le visage. C’est raconté sans aucune concession. C’est drôle, j’ai découvert Kate Beaton sur le web à l’époque de Hark! A Vagrant, qui reste pour moi l’un des trucs les plus hilarants qui soit. Et ben là on rigole pas beaucoup. Qui se serait douté d’à quoi ressemblait la vie de l’autrice à ce moment-là.
Je suis très impressionné aussi comment l’autrice arrive à parler des différents enjeux qui traversent son boulot, sa situation et son environnement à ce moment-là (les violences sexistes et sexuelles, la violence du travail, la violence des rapports de classe, la violence envers l’environnement) sans jamais s’embrouiller. J’imagine qu’elle a eu/pris le temps de digérer tout ça. Il y a un petit côté « je vous explique les enjeux » parfois, mais ça fonctionne (parce qu’on comprend bien que l’autrice, a l’époque, a eu le temps de ruminer sur sa situation).
Ce n’est pas une lecture facile, loin de là (j’ai dû prendre des pauses dans ma lecture, lorsque je voyais ce qui allait arriver, et que ça allait être trop dur). À déconseiller si vous n’êtes pas à l’aise avec toutes les violences énumérées plus tôt. Mais ça reste un témoignage très fort et assurément très important.
Le langage de la nuit
Collection d'essais d'Ursula K. Le Guin, Livre de Poche, 2018
14/08/2024
C'est une collection de textes courts de l'autrice qui parle d'écriture en général, et d'écrire de la SF et/ou de la fantasy en particulier aussi. C'est très, très intéressant, j'adore lire quand un-e artiste prend au sérieux sa discipline et veut en parler. Le Guin réussit aussi à ne pas tomber dans l'écueil de trop prendre tout ça au sérieux (un problème dont elle parle elle-même).
J'adore ce qu'elle a écrit, du coup c'était attendu que j'aime cet ouvrage, mais j'ai quand même quelques critiques. Déjà, je suis rendu méfiant par l'importance de la psychologie Jungienne dans son approche de la SF/de la fantasy. J'y connais pas grand-chose, mais je sais pas, j'ai pas un bon a-priori. Ce qui me rassure, c'est qu'on parle de psychologie appliqué à l'écriture, ce qui est moins grave que de l'appliquer à des personnes.
Deuxième point, c'est un peu une vieille conne parfois quand même. Je dis ça parce qu'au détour de ses textes, elle tacle gratuitement d'autres formes telles que la BD, le cinéma... Bon, je dois être honnête avec moi-même, tout d'abord c'est une réaction réflèxe/peu réfléchie de ma part sur des détails du texte, et ensuite il faut se rappeler d'où elle écrit (les années 70 en gros) et donc le niveau global des formes précédemment citées à l'époque. Mais tout de même, rejeter ainsi certaines formes alors qu'elle défend la SF et la fantasy, justement parce qu'elles sont considérées comme inférieures (entre autres), c'est un poil hypocrite.
Pour finir sur une note positive, ses textes restent malgré cela les plus honnêtes, sincères et encourageant sur l'écriture que j'aie lus.
Cruelle ; Jumelle t.2
Bandes dessinées de Florence Dupré La Tour, Dargaud, 2016 ; 2023
14/08/2024
Ça y est, je suis à jour sur l’œuvre autobiographique de Florence Dupré La Tour. Comprenez par là que j’ai lu le tome 2 de Jumelle puis Cruelle, dans cet ordre.
C’est marrant d’ailleurs d’avoir lu les œuvres dans l’ordre antéchronologique de réalisation, parce que terminer par Cruelle m’a permis de voir à quel point cet ouvrage est vraiment la graine qui va germer pour donner toute la suite du projet. Même si le sujet de base, d’après le titre, y est le rapport de l’autrice avec les animaux de compagnie (terme qui couvre pour elle une réalité bien plus large que la moyenne, vue sa vie et où elle a vécu), certains passages traitent des mêmes sujets que les œuvres qui suivront. C’est marrant d’imaginer l’autrice se rendre qu’elle a finalement beaucoup, BEAUCOUP plus à dire que ce qu’elle vient de raconter.
Par contre, s’il y a bien un truc auquel je ne m’attendais pas, c’est bien la fin de Cruelle. Sans spoiler quoi que ce soit, c’est un truc tellement massif que ça m’a abasourdi, d’autant plus que ce n’est pas abordé UNE SEULE FOIS dans les ouvrages suivants ! Heureusement que j’ai terminé par ça, finalement, car lire la suite sans avoir de réponse, ça m’aurait rendu dingue. (Je soupçonne que Jumelle va avoir un tome 3, vu comment le tome 2 se finit. Je l’espère vraiment, tout comme j’espère maintenant qu’elle va aborder cet événement de la fin de Cruelle.
Pour finir, je me répète : je suis admiratif d’à quel point l’autrice arrive à générer du récit toujours aussi passionnant en parlant à chaque fois plus ou moins de la même matière. Je suis aussi impressionné par l’évolution de la forme entre Cruelle et la suite. Du grand art.
Fables
Bande dessinée de Bill Willingham et plusieurs artistes, DC Comics/Vertigo, 2003-2015
14/08/2024
Wow. C’était quelque chose. Rien que la longueur de la série (elle a duré treize ans et 150 numéros) et le fait que j’ai lu le premier tome il y a quinze ans maintenant, ça me fait bizarre, maintenant que c’est terminé.
L’histoire était sacrément bien menée. C’est marrant, parce que vu comme elle a commencé, je ne me serais pas attendu à ce qu’elle se termine ainsi. Ce que je veux dire par là, c’est que même si le concept de base c’est de parler de personnages de contes de fées en exil dans « notre » monde, je ne m’attendais pas à ce que la magie prenne autant de place dans le récit. Au début, le récit joue plutôt sur le contraste entre ces êtres plus ou moins magiques (en accentuant le côté moins) et le monde dans lequel iels sont obligés de vivre, pour qu’à la fin, ça devienne l’enjeu principal de l’histoire.
Je suppose que l’auteur a fini par réaliser à quel point il avait un jouet amusant à sa disposition et qu’il l’a utilisé à fond à partir de ce moment-là.
Mais franchement, je ne vais pas me plaindre, parce que ça marche super bien. Willingham réussit à insuffler la grandeur, le mystère, l’attrait de l’inconnu propre aux contes dans son récit via son emploi de la magie et ça donne au récit une saveur que j’apprécie tout particulièrement.
Un autre truc amusant, c’est que lorsque j’ai appris que l’auteur penche du côté conservateur de la balance politique et ne s’en cache pas, c’est impossible de ne pas le voir dans le récit. Ce mec tient absolument à vous faire comprendre que si, être gouverné par un roi c’est le meilleur truc qui puisse vous arriver, faut juste être tombé sur un bon roi. C’est comme les chasseurs, en fait.
Il y a des persos super attachants que l’on suit au fil de ces pages. Et la pléthore d’artistes qui ont travaillé sur la série fait que pour certains épisodes, on a droit a des trucs ma-gni-fiques. Je suis particulièrement fan des planches de Shawn McManus.
Petite note pour finir : malgré le fait que mes convictions politiques soient très probablement perpendiculaires à celles de Willingham, je dois quand même reconnaître qu’il a fait un truc cool, dont vous avez peut-être entendu parler. Comme il en avait marre que DC Comics essaie de l’entuber le plus possible sur ses droits (notamment en ce qui concerne les adaptations), il a décidé de balancer tout Fables dans le domaine public. (Ok on pourra dire qu’il se basait déjà sur des personnages issus du domaine public, donc ce n’est qu’un juste retour des choses, mais c’est un geste suffisamment rare pour être souligné)
This is how you lose the time war
Roman d'Amal El-Mothar et Max Gladstone, Jo Fletcher Books, 2019
03/02/2025
(Traduit en français sous le titre Les Oiseaux du Temps)
J’ai adoré. J’y connais pas grand-chose au genre de la romance, mais ça reste l’une des plus belles histoires d’amour que j’ai lu. C’est marrant parce qu’au fond, le concept est très simple (c’est l’histoire de deux personnes qui sont chacune dans le camp opposé d’une guerre qui tombent amoureuses), mais c’est complexifié/enrichi/métamorphosé par une couche de SF puisque ladite guerre est, comme le dit le titre, menée à travers le temps. Les protagonistes sont des super-guerrières temporelles, c’est très très fun à lire.
D’un point de vue formel, le roman est très intéressant aussi. Il est très court et sa structure se répète quasiment sans variation jusqu’à la fin : scène du point de vue d’une des protagoniste, lettre écrite par l’autre, scène du point de vue de cette autre protagoniste, lettre écrite par la première en réponse et ainsi de suite. Et ça fonctionne su-per bien. Là encore j’ai peu d’expérience avec la forme du roman épistolaire, mais c’est très très bien utilisé et le fait que les lettres soient diégétiques rajoute une couche de jeu dans l’écriture et la lecture. Je ne sais pas ce que vaut la traduction française, mais en VO, il y a un vrai jeu avec la langue dans l’écriture, qui vient sublimer l’ambiance étrange des multiples temporalités qui se superposent dans le récit. Certains passages sont d’une poésie sublime, parfois ravageuse : je n’ai pas pu m’empêcher d’en récolter des extraits pour plus tard.
Intéressant aussi le fait que ce roman a été écrit à quatre mains. Ça ne se voit pas du tout dans l’écriture, tellement tout est fluide.
Extrêmement chaudement recommandé.
Contes des sages d'outre-tombe
Recueil de contes de Pierre Bordage, Seuil, 2024
25/02/2025
J’ai lu ce bouquin complètement par hasard parce que c’est ma belle-mère qui me l’a offert pour mon anniversaire.
Et ben elle connaît drôlement bien mes goûts parce que j’ai adoré. C’est un recueil d’une douzaine de petites histoires autour du même thème : la mort. Avec tout le fantastique que laisse entendre le « conte » du titre du livre. L’auteur arrive à écrire douze histoires qui abordent le sujet, sa mythologie, sa représentation, sa façon de le vivre (oui parce que les histoires s’intéressent très souvent à des personnes qui viennent de mourir et comment elles progressent après cet évènement) de façons toutes différentes. C’est du coup très varié. C’est aussi très bien écrit (normal c’est Pierre Bordage) et le livre se paie aussi le luxe d’être très beau, magnifiquement illustrés de tableaux qui répondent très très bien à chaque histoire (je me demande même si les histoires n’ont pas été écrites avec ces tableaux à la base comme inspiration, tellement la description des personnages est juste celle de la peinture) avec des petites bordures illustrées aux bouts des pages qui changent au fil du livre… Vraiment un très chouette petit livre.
Flowers for Algernon
Roman de Daniel Keyes, 1966
23/03/2025
Je suis quasiment certain que c’est grâce à une recommandation d’un podcast du réseau du Calvinball Consortium que je l’ai « lu » (je mets entre guillemets parce qu’en fait, je l’ai écouté en livre audio, une première pour moi. Mais en vrai, pour les trajets en car, où il m’est impossible de lire, c’est par-fait. C’est une découverte, en ce qui me concerne).
Qu’est-ce que c’était bien. Le livre est loin d’être parfait dans la façon d’aborder le handicap mental, de par le vocabulaire qu’il emploie ou même simplement dans la nature du récit (je sais pas trop, c’est une question difficile), mais je trouve que ça reste un bouquin important. Le message central est très simple, mais en même temps tellement essentiel, tellement à rappeler : les personnes ayant un handicap mental sont des êtres humains, avec tout ce que ça implique comme considération.
Et la narration est vraiment bien faite, prenante, imagée, vivante. Vraiment, le livre mérite son statut de classique.
En territoire ennemi
Bande dessinée de Carole Lobel, L'Association, 2024
10/05/2025
Bordel qu’est-ce que c’était dur. C’est une histoire à la fois banale et affreuse, à la fois très personnelle et en résonance avec la société dans son ensemble. Pour le raconter vite, c’est un récit (auto, probablement)biographique sur une femme et sa relation avec un mec qui va se révéler horrible et sombrer dans le masculinisme et l’extrême-droite.
Tout y passe. De l’impossibilité de quitter la relation évidemment toxique pour des raisons internes/psychologiques et matérielles, le corps des femmes comme lieu de conquête par les hommes, par le sexe, par l’imprégnation, l’exploitation du travail (domestique, salarié) de la conjointe par le conjoint… Tout. Tout ce qu’il y a de pire (ou presque tout) dans les relations hétérosexuelles, Carole Lobel y a droit.
En soi, donc, ce n’est pas un récit surprenant. Mais c’est un témoignage très important, par sa banalité, révélatrice, et par son sujet. Il est servi par un graphisme très très soigné, souvent métaphorique et heureusement maîtrisé de ce point de vue. Il est aussi original : je suis certain que tout est dessiné avec différents stylos billes. En tout cas ça y ressemble vachement et ça donne un côté presque naïf au récit qui colle bien avec l’ambiance du début. L’autrice joue aussi avec une codification des couleurs, allant toujours plus loin dans la métaphore, dans la représentation allégorique, dans ce récit tout en suggestion mais en même temps très limpide, très révélateur, très explicite.
Vous remarquerez que c’est encore un récit autobiographique de femme dont je parle. J’y peux rien, ça m’attire de façon presque inconsciente. Et d’un autre côté, je sais pas ça se fait d’en parler, mais c’est connu que « Carole Lobel » est un pseudonyme et pour moi, c’est assez evident qui se cache derrière.
En tout cas, je le conseille mais sachez dans quoi vous vous aventurez.
La Japon mal rasé
Récit autobiographique de Jean-Manuel Traimond, Atelier de Création Libertaire, 2000
27/05/2025
C’est un livre assez inhabituel, dans son fond comme dans sa forme. À la base, c’est un récit de voyage : c’est écrit par un anarchiste qui part en mode YOLO au Japon à la découverte des marges de cette société. Et en même temps, c’est aussi un recueil de témoignages : l’auteur a réussi à obtenir l’histoire de la vie de personnes hautes en couleur. Et à côté de tout ça, il comporte des rappels historiques et sociologiques pour situer tous ces témoignages, à grand renfort de citations d’ouvrages universitaires. C’est passionnant. Il est aussi rempli de notes de bas de page, un procédé d’écriture dont je suis très fan (la digression, c’est mon mode de pensée naturel).
C’était vraiment une lecture passionnante. J’ai appris plein de choses que j’ignorais totalement sur le Japon, notamment l’existence de catégories de personnes dans cette société (enfin, surtout des personnes hors de ladite société, ou alors au mieux aux extrêmes marges), tels que les Coréen-nes vivant au Japon et surtout, les burakumin, véritable caste d’intouchables dont la discrimination est officiellement illégale mais qui apparemment peine à disparaître des habitudes de la société. Après le livre date de 2000, donc ses informations datent un peu, ce qui me laisse espérer une amélioration de la situation. En tout cas ça donne un bon aperçu historique.
Je l’ai acheté en mode random lors d’une vente de livres dont se débarrassait ma bibliothèque anarchiste locale pour 5 balles, ça les valait largement.
Tranche de pain de vie
Bande dessinée de Cuillère, Éditions Exemplaire, 2025
15/06/2025
Cette BD est complètement déjantée !*
Franchement, je ne vois pas comment mieux vous faire comprendre. Parce que l’humour de Cuillère est spécial. Mais genre, très spécial. Vraiment spécial (en même temps, qu’attendre d’autre d’une artiste qui s’est choisi un tel pseudo ?). C’est pas de l’humour autodépréciatif, c’est arriver à tourner en dérision les trucs les plus affreux du quotidien, la lose la plus banale en or humoristique pur. C’est pas de l’humour pipi-caca, c’est juste reconnaître que les histoires qui contiennent des flux corporels (quels qu’ils soient ; vraiment, tout y passe, c’est impressionnant) sont intrinsèquement drôles. Et parfois, c’est juste exprimer les trucs randoms qui passent à travers son cerveau, en bonne jeune moderne branchée sur les internets, mais d’une façon tellement naturelle que ça transcende le modèle originel. C’en est presque énervant tellement la maîtrise de l’absurde semble naturelle chez elle.
Si vous êtes aussi fan de tronches de cake, une discipline graphique très cartoon mais en plus affreuse, vous allez découvrir votre nouvelle idole. Sa série des animals moches frise la perfection.
Et en même temps, Cuillère réussit un autre tour de force : parler de trucs très sérieux avec ce registre là. Le fait est que ça n’est probablement pas pensé comme ça, je ne pense pas qu’elle voulait explicitement sensibiliser sur le sujet : elle parle juste de sa vie et en sublime l’humour mais tout en restant terriblement vraie. Concrètement : les pages où elle parle de la grossophobie qu’elle vit sont à la fois terriblement drôles et vraies.
*Pour comprendre cette référence, il faut être sur le serveur Discord du Calvinball Consortium.
Shubeik Lubeik
Bande dessinée de Deena Mohamed, Steinkis, 2024
16/06/2025
Pour faire court : c’était trop bien.
Pour faire plus long : « shubeik lubeik » signifie en arabe « vos désirs sont des ordres ». Dans les contes arabes, ce sont les paroles que prononce un génie quand il sort de sa lampe. Car en fait, le pitch de cette BD, c’est qu’elle se passe dans un monde très similaire au notre. Sauf qu’on y trouve quelque chose que nous n’avons pas : les vœux. Dans ce monde, les vœux sont une ressource extractible, qui passe par des raffineries pour se retrouver embouteillée et ainsi devenir un produit qui fait tourner l’économie mondiale et dont les gouvernements se réservent les meilleurs pour leur fonctionnement. Il faut aussi préciser que les vœux ne sont extractibles que dans le monde arabe, il y a probablement une métaphore qui se cache là-derrière. Probablement.
Mais ce n’est pas (que) ça qui nous intéresse ! L’histoire se concentre autour d’un vendeur du Caire qui, pour une raison, a en sa possession 3 vœux de première classe, les vœux les plus puissants que le public puisse acheter. Nous allons suivre l’histoire de ces trois vœux à partir du moment où il décide de les vendre.
Le pitch d’une originalité rare suffit à vendre Shubeik Lubeik, pour moi. Mais l’intérêt de l’œuvre ne s’arrête pas là, puisqu’à partir de ce concept, elle va explorer les conséquences de ce dernier à une échelle humaine, en posant des questions comme : qu’est-ce qui se passe quand quelqu’un qui n’en a pas les moyens décide de se payer un vœu de première classe ? Qu’est-ce qui se passe quand quelqu’un qui a les moyens de se le payer achète un vœu de première classe mais n’arrive pas à comprendre ce dont il a besoin ? Que se passe-t-il quand quelqu’un qui possède un vœu de première classe veut s’en débarrasser sans l’utiliser ?
À travers des personnages récurrents et des histoires qui se croisent, Deena Mohamed tisse un portrait de la société égyptienne moderne, non sans s’intéresser à son histoire, en contextualisant tout. Les histoires sont terriblement poignantes et ne vous laisseront pas indemnes.
Visuellement, c’est une vraie BD : beaucoup des idées qu’elle véhiculent sont transmises par des procédés purement graphiques vachement bien trouvés (ne serait-ce que les vœux eux-mêmes, je n’y connais rien à l’arabe, mais je peux dire que ce sont des bijoux de calligraphie). Le dessin est la majeure partie du temps en noir et blanc, très bien maîtrisé. Les débuts de chapitres sont en couleur et chaque histoire est suivi d’un intermède qui nous en apprend plus sur les vœux et le monde dans lequel on les trouve.
C’est un récit extrêmement original, très très bien raconté narrativement comme visuellement et profondément touchant. Recommandation la plus haute possible.
Madman intégrale volume 2
Bande dessinée de Michael Allred, Huginn & Munnin, 2023
23/06/2025
Pour le contexte, c’est un comics indé des années 90. J’aime bien cette série, elle est gentiment délurée, très cartoon. Il s’y passe n’importe quoi : le héros titulaire affronte des robots, devient pote avec un extraterrestre, rencontre un nouveau savant fou tous les trois chapitres… Par contre, ce côté fourre-tout et, j’ose le dire, déjanté, contraste un peu avec les dialogues que je trouve souvent assez rigides et manquant de naturel. Mais bon, peut-être que c’était l’époque. En tant qu’objet d’époque, justement, c’est très intéressant.
J’ai une remarque négative toutefois à propos de ce livre : ça faisait longtemps que je n’avais pas arrêté la lecture d’une histoire par choix. À la fin de l’intégrale est inclus un récit de jeunesse que l’auteur a réalisé avec son frère qui est donc collectée et colorisée pour la première fois. Là encore comme objet « historique » est intéressant. Mais vraiment, l’histoire, j’ai pas pu. Tout le premier chapitre c’est juste de la contextualisation géopolitique des enjeux, on ne voit les personnages principaux qu’à la dernière case ! Qu’est-ce que c’est lourd ! Qu’est-ce que c’est cliché ! Qu’est-ce que ça brosse les USA dans le sens du poil contre les vilains terroristes islamocommunistes ! (Je vous jure je n’invente rien, à un moment un méchant hurle qu’il meurt pour Allah et Lénine)
J’ai pas l’habitude de dire du mal d’un truc que j’ai détesté en public comme ça (surtout pour un comics qui a mon âge au moins), mais j’avais besoin que ça sorte.
Le Maître du Haut Château
Roman de Phillip K. Dick, J'ai Lu, 2021
18/08/2025
Mon avis résumé : c'était vraiment bien mais ça a un peu vieilli quand même.
Je suis pas super au fait de l'histoire de la SF, mais j'imagine qu'à l'époque, l'idée de l'uchronie où l'Axe a gagné la guerre ça devait être novateur et surprenant. Un peu moins maintenant, certes, mais ça reste intéressant et bien construit.
Mais l'intérêt c'est surtout ce qu'il raconte avec cette situation : des personnages qui sont extrêmement influencés par le monde dans lequel iels vivent.
Un truc qui me fait rire, c'est que c'est vraiment un homme ricain auteur de SF des 70s. Je dis ça en ayant lu genre deux livres de Kurt Vonnegut, mais il y a quand même des détails frappants : l'un des personnages les plus importants du récit est un écrivain de SF et les personnages feminins sont vraiment pas bien écrits.
Reste que j'avais conscience de lire un classique et c'est toujours intéressant de lire pour comprendre pourquoi.
À la ligne
Bande dessinée de Julien Martinière, d'après le roman de Joseph Ponthus, Sarbacane, 2024
03/09/2025
Énorme claque.
Ça raconte l’histoire de l’auteur du roman qui, parce qu’il faut bien bosser, fait l’intérimaire à l’usine. Toute la violence de cette partie bien spécifique du monde du travail est là. Le roman original est, selon ce que j’ai lu, écrit dans une langue/un style bien à lui, très marquant et qui sert à fond le propos. Dans cette adaptation, on retrouve un peu cela puisque les textes en sont directement tirés. Mais l’adaptation a l’intérêt d’avoir en plus des visuels. On est face à un noir et blanc ultra-léché, tout en pointillés. Un travail de dingue qui crée une ambiance graphiquement très forte qui sert elle aussi complètement le propos. La mise en scène aussi fonctionne à fond, on retrouve représentée de façon visuelle et viscérale la répétition des gestes, ou le malaise de côtoyer des animaux morts pendants des heures et des heures, la crasse qui s’infiltre jusque sous les ongles sous les paupières sous les rêves
C’est loin d’être une lecture facile. À un moment, j’ai chialé à la fois pour les animaux et ce que l’industrie agroalimentaire leur fait subir et pour mes camarades humain-es et ouvrier-es et ce que l’usine leur demande de sacrifier (leur temps leur santé leur mental leur sommeil leur repos) juste « parce qu’il faut bien bosser ». Putain.
Ça reste quand même une très haute recommandation, pour son propos comme pour ses visuels. J’ai très envie de lire le roman maintenant pour compléter l’expérience.
Cigish ou le Maître du Je
Bande dessinée de Florence Dupré La Tour, Label 619, 2024
12/09/2025
Cette fois-ci je peux le dire sans me tromper : je suis à jour sur l’œuvre autobiographique de Florence Dupré La Tour.
Quelle claque. Je vais me répéter, mais je suis vraiment impressionné par la capacité de Florence Dupré La Tour à tirer autant de récits, autant de perspectives, autant de thèmes d’un seul et unique matériau : sa vie.
Après, bon, avec cette BD on peut se dire que là elle a quand même fait en sorte d’avoir du matériau.
Comment ça ? Écoutez, voici le pitch : un jour, pour une raison qui ne sera jamais vraiment expliquée, l’autrice décide d’incarner Cigish Hexorotte, nain nécromancien du Mordor, son personnage de jeu de rôle favori, dans la vraie vie. H24.
Je sais pas si on peut dire « ça tourne mal » mais en tout cas, ça tourne.
S’ensuit un récit franchement bizarre, d’autant plus qu’il est présenté sous le spectre de l’autobio, ce qui fait qu’on ne peut pas s’empêcher de se dire « mais merde, tout ça c’est vrai ? » Et le récit lui-même joue avec ça. Avec la notion de réalité dans le récit. Parce qu’il a un contexte, ce récit : il a été publié sur un blog, à la grande (?) époque des blogs BD. Ce qui faisait que les commentaires du blog font partie intégrante de l’expérience. L’autrice y incarne même encore, toujours, son personnage, pour répondre. Et certaines révélations qui arrivent au cours du récit participent à une mise en abîme de la réalité, perçue, décrite, qui perturbe pas mal. En tout cas moi ça m’a perturbé. La culture du commentaire et de l’interaction, qui a beau être intégrée au web depuis très longtemps, m’a toujours pas mal perturbé. Surtout l’art du troll, en fait, pour dire les choses concrètement. Et là, on est à 200 % là-dedans et c’est un sacré ride.
Silent Jenny
Bande dessinée de Mathieu Bablet, Label 619, 2025
14/02/2026
J'ai bien aimé. Je me rend compte maintenant que je suis à jour sur sa trilogie (Shangri-La, Carbone et Silicium et ce dernier opus sont censés former un triptyque. Les albums ne se suivent pas par le scénario, mais on peut y trouver une forme de cohérence thématique), que je ne suis pas autant réceptif que j'aimerais au travail de mon ancien concitoyen. Heureusement, je pense savoir pourquoi. Ces trois albums ont une grande dimension évocative, l'auteur joue plus avec notre ressenti qu'avec son scénario. C'est un peu déroutant, en ce qui me concerne, surtout dans la manière dont il termine ses récits. Je ne vais évidemment pas révéler la fin de Silent Jenny, mais elle m'a empêché de quitter immédiatement le bouquin : j'avais besoin de m'attarder dessus. Ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, au contraire. En y repensant, même si ça fait un moment que j'ai lu Carbone et Silicium et encore plus longtemps pour Shangri-La, le souvenir que j'ai des fins respectives de ces albums est, maintenant que j'y repense, assez proche de ce qu'on trouve dans Silent Jenny. C'est donc un choix esthétique voulu par l'auteur. Ce que je trouve rassurant. Et rend l'album particulièrement intéressant.
C'est peut-être le moment où je vous dit rapidement de quoi ça parle : nous sommes dans un futur dont on ne connaît pas la date exacte. Ce qu'on sait, par contre, c'est que ça y est, l'effondrement écologique a eu lieu et depuis un bail apparemment. L'humanité qui reste est divisée en factions qui survivent au post-apocalyptique de façon différente. On a d'abord Pyrrhocorp, improbable vestige du monde corporate d'avant, qui possède une tour où travaillent toustes ses employé-es, qui alimente une ville et qui tente de redonner un peu de loi et d'ordre à ce monde. Enfin, on suppose. L'entreprise emploie des microïdes, des freelances du futur qui effectuent des missions de reconnaissance dans l'espoir de retrouver du matériel génétique d'abeilles, afin de recréer l'espèce et relancer la pollinisation et ainsi retrouver le monde d'avant. Jenny, l'héroïne, est une de ces microïdes. Elle provient d'une Monade : une communauté autarcique qui vit sur un énorme véhicule-immeuble sans cesse en mouvement. Il existe plusieurs Monades, avec toutes des règles de vie différentes mais qui se rejoignent dans l'envie de vivre comme elles leur semble dans ce monde sans repère. Et enfin il y a les Mange-cailloux, les rejetés de toutes les autres sociétés et employé-es par Pyrrhocorp pour arrêter les Monades. Jenny est complètement obsédée par sa quête des abeilles, son obsession l'isolant à la fois de sa Monade, où ses proches ne la comprennent plus et de Pyrrhocorp, qui de toute façon en tant qu'entité incorporée n'a de toute façon que peu de considération pour ses ressources humaines. Le récit la suit, mais c'est aussi le récit des personnes qui l'entourent, de sa monade et de qui interagit avec.
Un récit donc d'apparence plutôt limpide, mais qui m'a laissé perplexe sur la fin. Mais je ne lui reproche pas, c'est un choix, comme je le disais et j'apprends à apprécier ce genre de choix pour ce qu'il est et ce qu'il peut apporter à une œuvre. Ce que je retiens de ce récit, c'est qu'il nous est présenté de manière très évocative, comme je le disais. Ça passe aussi beaucoup par le dessin. Mathieu Bablet ne cache pas que son kiff en tant qu'artiste, ce sont les décors, les immeubles énormes avec des tas de fenêtres à dessiner. Ici, il s'en donne à cœur joie : les Monades sont d'incroyables constructions de récupération et donc de chaos montées sur d'énormes chenilles, ce qui en fait déjà de magnifiques objets graphiques. Mais de plus, le prétexte qu'elles doivent être toujours en mouvement donne à l'auteur la possibilité de dessiner de sublimes paysages, désertiques, montagneux, embrumés, enneigés, tout y passe et c'est sublime à chaque fois. Ça fait tellement plaisir de voir un auteur qui se fait plaisir et que ça sert le récit ! Car il utilise aussi sa science du décor pour représenter les tourments intérieurs de son héroïne et c'est tout aussi sublime. Ça fait longtemps que je n'avais pas été aussi emballé par des doubles pages. Il y en a beaucoup dans l'album, certaines relèvent d'un procédé narratif particulièrement efficace et qui m'a beaucoup plus (à base de cartes du monde en lien avec la mission de Jenny).
L'un des éléments qui m'a le plus marqué dans cette BD, c'est Pyrrhocorp. Sans trop en dire, si les Monades représentent un espoir dans ce monde effondré mais qui lutte, Pyrrhocorp en est un miroir saisissant. Imaginez la COGIP mais dans un monde post-apocalyptique. Une entreprise qui prétend œuvrer pour la reconstruction du monde, mais se contente parfaitement de sa position de contrôle envers ses employé-es et les habitantes de la ville et dont la mission semble n'être qu'un prétexte à sa perpétuation. Des employé-es absolument incapables de réagir face à la nouvelle la plus incroyable qu'on leur apporte, obligé-es de la traiter à travers le prisme des procédures et formulaires : la bureaucratie érigée comme fin en soi et en antithèse de la vie. D'autres qui détruisent ou non les lieux de vie de communautés selon les aléas de la pause café. Des dirigeants qui organisent des cérémonies d'inauguration, préservant les rituels marketing des entreprises comme s'il y avait encore qui que ce soit à impressionner. Et puis toute l'esthétique emprunté aux Backrooms, le concept d'environnement hostile poussé à son paroxysme, c'est sublime. Pour moi qui ait un intérêt particulier à la critique du travail, de l'entreprise et de son monde, c'était fait pour me parler. Même, après réflexion, je réalise que le nom de la boîte est super bien choisi : Pyrrhocorp est la dernière entreprise du monde, elle a donc atteint l'objectif ultime de monopole dont elles rêvent toute. Au simple prix du monde lui-même. La victoire, pyrrhique.
Si au début de mon pavé j'ai donné l'impression d'être modérément enthousiaste pour cette BD, je suis malgré tout persuadé qu'elle va me rester en tête longtemps. Déjà, aucune autre œuvre de son auteur ne m'avait autant interpellé. Silent Jenny n'est pas une explosion, un truc qui vous pète au visage et vous marque par un gros coup qu'elle vous assène, c'est plutôt quelque chose qui va s'insinuer en vous par une impression, une atmosphère et qui restera à cause de l'écho qu'elle portera, à cause d'une résonance intérieure. C'est un récit original dans le paysage BD SF actuel et je vous conseille vraiment de vous y intéresser.
Conseillère Municipale
Bande dessinée de Lux et SiB, Marabulles, 2025
21/03/2026
Avant toute chose, je précise que je connais les auteures, ce sont des ami-es à moi, c'est leur première BD publiée et je suis très heureux pour elleux 🙂
Tout biais mis à part, c'est un témoignage très intéressant, personnel et touchant aussi de ce que c'est de s'engager en politique locale. C'est quasiment la vraie histoire de la scénariste avec les noms changés. Franchement, sachant ça, j'ai été vraiment soufflé de voir le prix que ça coûte de s'impliquer en tant qu'élu-e. Il y a des passages très forts, aussi bien dans la présentation de l'envers du décor de la politique locale (tous les moments où les élues discutent entre elleux) que de l'impact personnel que ça peut avoir (la scène du repas avec les ami-es).
Il y a quand même, si je suis honnête, quelques choix graphiques qui m'ont paru peu subtils (certains personnages apparaissent sous la forme d'animaux le temps d'une case pour appuyer leur caractère. Le comptable de la mairie a déjà tellement une tête de vautour, ça fait un peu matraquage), et des blagues que je sais rajoutées (ouais difficile de pas me laisser influencer par ce que j'ai pensé des versions précédentes) qui me paraissent superflues (genre le discours écrit par ChatGPT... En plus c'est anachronique !).
Néanmois je reste sensible au message porté, qui peut paraître un peu bateau mais qui est pourtant tellement essentiel dans la construction démocratique (si on veut vraiment en avoir une).
Maintenant j'espère que leurs autres projets vont aboutir aussi !
House of Leaves
Roman de Mark Z. Danielewski, Pantheon Books, 2000
13/04/2026
La première fois que j'ai entendu parler du livre de Mark Z. Danielewski, je m'en souviens très bien, c'était dans le sujet « Vos lectures » du forum d'Awkward Zombie, un (excellent) webcomic centré sur le jeu vidéo. Plusieurs fois j'ai vu ce titre mentionné dans les posts des membres du forum, déclenchant souvent des réactions entendues de la part des autres. Comme si iels détenaient un savoir que les autres n'avaient pas. Déclenchant des « Il faut trop que je le lise aussi ! » de la part de ces derniers. L'aura qui entourait ce livre était telle qu'elle m'avait laissé une impression qui a persisté. Même s'il faudra plus d'une dizaine d'années avant que ce titre ne me soit de nouveau mentionné au détour d'une vidéo de mon essayiste/critique pop-culture anglophone favori¹, il n'en faudra pas plus pour raviver la curiosité qui avait alors germé en moi à l'époque. Ma pile de lecture et ma capacité à agir sur mes idées étant ce qu'elles sont, il faudra encore un moment avant que je ne pose enfin pour de vrai le livre sur mes genoux et que je l'ouvre.
Le meilleur compliment que je puisse lui faire, celui qui devrait à lui seul vous convaincre de vous intéresser à ce livre, est le suivant : il a été plus qu'à la hauteur de mes attentes malgré les 15 ans de hype.
L'introduction étant faite, c'est le moment où je dois vous décrire un peu plus en détail le livre. Avant même de vous expliquer de quoi ça parle ou comment ça en parle, je dois insister sur un point : House of Leaves est un livre dont la forme et le fond sont en totale symbiose et s'influencent mutuellement. C'est un livre bizarre, qu'il faut souvent manipuler, tourner, ausculter, étudier pour comprendre et même parfois tout simplement pour le suivre. C'est une lecture plus ardue que la moyenne, mais si vous adhérez aux procédés, alors la récompense sera à la hauteur, croyez-moi.
Vous êtes toujours là ? Bien. Accrochez-vous parce que ce n'est pas fini.
Imaginez qu'on vous raconte une histoire d'horreur-fantastique, l'histoire d'une famille qui emménage dans une maison, dans l'espoir de ressouder leurs liens s'étant un peu étiolés. Sauf qu'un jour, le père de la famille, Will Navidson, se rend compte d'un fait troublant. En prenant des mesures de la maison, il réalise qu'elle fait 6,35 mm de plus à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Puis une porte qui n'était pas là avant apparaît sur le mur du salon et c'est le début des ennuis.
Vous imaginez ? Parfait. Alors continuez comme ça, en considérant que Navidson étant aussi un photojournaliste de renom, il a truffé sa maison de caméras pour filmer sa nouvelle vie de famille et possède tout le matériel de capture d'image et de son qu'on peut imaginer². Et qu'à partir de là, il possède à la fois les moyens matériels et la curiosité nécessaires à se lancer dans l'exploration de ce qui se trouve derrière cette nouvelle porte dans le salon et d'en faire un film, dans la plus pure tradition du «found footage»³, intitulé «The Navidson Record».
Il ne vous aura pas échappé que House of Leaves est un livre. Pourquoi je vous parle de film, alors ? Et bien parce que la majeure partie du livre est constituée d'un essai critique, dans le plus pur style universitaire, consacré à ce fameux «Navidson Record», qui est censé être devenu un objet d'étude d'une importance majeure, à en croire toutes les citations d'autres textes qui lui sont consacrés qui parcourent tout le livre. Écrit par un certain Zampanò.
Mais ce n'est pas tout : le livre que nous avons entre les mains est censé être l’œuvre d'un certain Johnny Truant, qui aurait retrouvé le manuscrit de Zampanò à moitié détruit à côté du cadavre de ce dernier, et l'aurait méticuleusement réparé, annoté, aurait ajouté au texte originel des passages racontant sa propre vie à cause de l'effet que le texte aurait sur lui et l'aurait envoyé à un éditeur.
Qui l'aurait publié en ajoutant ses propres notes pour donner l'ouvrage que nous tenons entre les mains.
J'espère que ce n'était pas trop dur à imaginer. Il n'empêche que c'est de ça dont je voulais parler aussi quand je parlais du lien entre la forme et le fond. Dans les multiples couches du récit que nous lisons, les personnages sont confrontés à des événements bizarres, puis étranges voire carrément perturbants. Et le livre se présente de la même manière et nous fait ressentir les mêmes choses. C'est pour moi l'un des points forts du livre : il nous décrit des évènements hors du commun et pour appuyer son propos, il se présente de manière hors du commun, de telle sorte à faire ressentir la même chose que ce qui est décrit. Le fond et la forme fusionnent. Sans trop en dire parce que le plaisir de la découverte des artifices de mise en page est une composante majeure de l'expérience, c'est un livre qui a une pagination très élevée parce qu'il n'a pas peur d'utiliser le blanc de la page. Il va même jusqu'à jouer avec les codes des styles qu'il emploie. La partie analyse universitaire a réussi à me perturber simplement avec des notes de bas de page.
En fait, on pourrait résumer que House of Leaves est un livre qui a conscience d'être un livre et qui en joue. Mais ce n'est pas tout : il intègre à son récit le fait qu'il est un livre écrit par des personnes en faisant de ces personnes des personnages de l'histoire. Cela crée des passages entre les différents niveaux de lecture qui rendent le tout unique. L'atmosphère qui s'en dégage est à nulle autre pareille et je l'adore, tout simplement.
Pourquoi ? Parce que ça m'a énormément amusé de voir que l'auteur était en train de jouer avec son medium et ça m'a flatté de comprendre comment il était en train de jouer avec. C'est mon côté je-suis-moi-même-auteur : il y a toujours une part de moi qui est admirative quand je lis, vois ou joue un truc particulièrement malin. J'aime quand je m'imagine dire à l'auteurice «bien joué, chacal». Ce livre, c'est ça à chaque chapitre et pour une raison toujours différente. Comment voulez-vous que ça ne me parle pas ?
Un autre élément que j'adore se situe cette fois dans le fond du texte, dans ce qu'il raconte. C'est tout simplement l'élément central de l'intrigue : la maison. Je vais essayer de spoiler le moins possible, mais je préviens quand même. Le concept est simple : la maison abrite un secret, est un secret. Elle est impossible, inconcevable, incompréhensible mais elle est là, elle existe et elle agit. C'est simple, mais c'est tellement efficace ! Partir d'un élément extrêmement familier⁴ pour en faire quelque chose d'effrayant, rien de nouveau. L'originalité se trouve ailleurs : dans la façon qu'a la maison d'être effrayante. Il n'y a pas de monstre⁵, la maison est juste effrayante dans son impossibilité. Une forme d'horreur existentielle, ontologique : le texte insiste bien dessus, mais ça ne rend pas notre sentiment face à ce qui est décrit moins fort.
On pourrait argumenter que de nos jours, ce type d'horreur n'est pas si surprenant. N'empêche que House of Leaves est probablement un ancêtre commun à beaucoup d'œuvres d'horreur, notamment natives du web. Le premier exemple qui vient en tête est évidemment les Back Rooms. Ce n'est pas surprenant, car une part de l'existence du livre est intimement liée au web : avant d'être publié en papier, il a été prépublié en ligne, dans son intégralité, par paquets mais uniquement en ne pouvant télécharger qu'une page à la fois⁶. Le livre en comptant 734, on imagine aisément comment l'ampleur du projet et le temps nécessaire à l'obtention du livre ont contribué à créer une anticipation chez ce premier lectorat. Anticipation qui une fois couplée aux qualités intrinsèque du roman lui a conféré le statut d'œuvre culte. Un statut qui lui a assuré un héritage, que l'on retrouve donc notamment dans ces histoires de pièces qui s'enchaînent à l'infini sans aucune raison. L'existentialisme est le même. Au final, si le concept n'est plus neuf, c'est parce qu'il était le premier et qu'il a été intégré par toustes et rien que ça, c'est respectable.
En lien avec cet existentialisme dont je parle, un autre aspect que j'adore dans House of Leaves c'est son atmosphère. Pas seulement horrifique, mais aussi son côté bizarre. Et surtout, l'absence totale d'explications, parfois. Souvent, même. Cela crée une impression très forte, très spécifique. Le livre cultive souvent cette absence : les passages «manquants» ou «effacés», selon les mots de «l'éditeur», sont des procédés au cœur même du livre et de sa narration. Il y a des choses que nous ne pourrons savoir. Qui seront laissées à notre interprétation, ou qui y échapperont. Il n'y a pas de certitude. Comme beaucoup d'aspects du livre, ça peut ne pas parler à tout le monde. Mais moi j'adore. Personnellement, au lieu de trouver ça complexe, je trouve ça presque relaxant de me dire que je n'ai pas à chercher de sens ou d'explication ! Puisque, en me plaçant au niveau de l'auteur encore une fois, ce qui compte avec ce procédé, c'est le ressenti de lea lecteurice. D'un autre côté, cela crée une véritable esthétique du vide. Du caché, de l'absent. Il y a donc un espace pour combler les trous et à l'interprétation, si ça vous amuse⁷. De mon côté j'aime rester avec le trouble que créent ces manques. J'aime aussi, encore une fois, y percevoir le jeu auquel s'est adonné l'auteur. D'un point de vu très personnel, j'ai toujours craint que la «déformation professionnelle» d'auteur m'empêcherait d'apprécier les œuvres qui m'intéressent. Je suis content que House of Leaves me prouve que ça n'est pas le cas.
Cette question de la perception de la main de l'auteur a ici tout son sens. En effet, en m'intéressant à Mark Z. Danielewski, j'ai lu que la toute première ébauche de son roman, il en a fait des confettis après avoir reçu un avis des plus défavorables de son père. Sa sœur a par la suite récupéré les confettis et les a réassemblés pour rendre le tout à son frère. Le parallèle avec le sort du manuscrit de Zampanò à l'intérieur du récit est frappant. C'est encore un point que j'adore dans ce livre : il est à la fois quelque chose que l'on peut apprécier pour ce qu'il est et pour comment il a été créé.
Très peu de temps après avoir terminé la lecture de ce livre, je me rends dans une librairie de ma ville que je ne fréquente pas d'habitude. On me l'a recommandée pour y trouver de la micro-édition locale. Je n'en trouve pas malgré le fait que je parcoure tous les rayons. Passant devant celui consacré aux livres en Anglais, qu'est-ce que je vois sur une étagère, bien mis en avant, à côté de titres plus récents ? Vous avez deviné : House of Leaves. Plus de vingt-cinq ans après sa sortie, il est toujours suffisamment important pour trôner, son étrange couverture me faisant face, attirant mon regard, sur les rayons de l'étagère des sélections des libraires. C'est bien la preuve de la longévité de ce roman et un symptôme de son influence, qui ne faiblit pas. C'est une œuvre culte qui mérite son statut et j'espère qu'elle continuera à inspirer les esprits et d'autres récits pendant encore longtemps.
¹Ces circonvolutions syntaxiques sont la conséquence du fait que je trouve le terme « youtubeur/youtubeuse » horrible pour des tas de raisons
²Pour l'époque à laquelle se passe cette histoire, à savoir : les 90s
³Tradition qui était plutôt en train d'être établie puisque Le Projet Blair Witch a été écrit et réalisé plus ou moins sur la même période que ce livre et est sorti une année plus tôt
⁴On peut raisonnablement attendre de la plupart des lecteurices qu'ielles auront fait l'expérience d'une maison
⁵Ou peut-être que si. C'est pas clair. Voir plus loin dans le texte
⁶Pour les plus jeunes qui me lisent, je rappelle que l'internet du début des années 2000 était beaucoup, beaucoup, BEAUCOUP plus lent que ce à quoi nous sommes habitué-es aujourd'hui
⁷Et tant mieux !
L'ascension du Haut-Mal
Bande dessinée de David B., L'Association, 1996-2003
25/04/2026
C'était tellement à la hauteur de sa réputation... Ça mériterait un avis plus élaboré mais je réagis à chaud parce que ouah, ça m'a bouleversé. Comme je le dis toujours je suis grand amateur de BD autobiographique et celle-ci en est un excellent exemple. Le propos est lourd (la relation de l'auteur avec son frère aîné épileptique, sa relation avec la maladie), le ton est étrange, onirique, pesant, menaçant, bref, sombre et c'est servi par un graphisme en noir et blanc d'une qualité et d'une esthétique rare qui sert tout ça magnifiquement. Vraiment, une lecture qui m'a fasciné et remué.
Mourir. Partir. Revenir. Le jeu des hirondelles.
Bande dessinée de Zeina Abiracheb, Points, 2017
09/05/2026
Je pensais que j'allais lire "Persepolis mais au Liban" mais en fait, pas vraiment. Il y a des similitudes : c'est autobiographique, ça parle d'un pays arabe, c'est une BD en noir et blanc très stylisée...
Mais l'approche du récit est très différente. L'autrice ne raconte pas toute sa vie : elle raconte la guerre civile du Liban à travers une seule soirée de bombardements, qui est prétexte à présenter toute une ribambelle de personnages et leurs vécus respectifs. C'est doux, c'est terrible, c'est viscéral et ça rappelle bien que la guerre est une connerie. Les choix de narration et de représentation visuelle sont très main et donnent une identité propre à cette BD.
Très chaudement recommandé.
Ils brûlent t.1, Cendre et rivière
Bande dessinée de Aniss El Hamouri, 6 Pieds sous terre, 2022
23/05/2026
Quelle claque. Je ne m'y attendais pas. Ça raconte l'histoire de trois gamin-es dans un univers médiéval fantastique. Deux ont des pouvoirs et sont traquées par l'église, le troisième cherche juste à les aider.
Alors faut savoir que c'est un récit très dur et très graphique par moment. Il faut savoir dans quoi on s'engage.
Mais ça sert le propos, puisque ça parle de marginalité et de ce que ça fait d'être exclu de la normalité. Ce que ça fait au corps et à l'esprit. Dans les plus extrêmes des cas. Mais c'est aussi un récit sur la redécouverte de soi, de son humanité, de l'autre, de son humanité aussi et d'accepter ce que l'on a pu nous rabâcher toute notre existence de ce qui n'était pas humain chez nous. Ça m'a vraiment beaucoup touché, c'est un récit magnifique. Dur, comme je le disais, mais magnifique, vraiment sublimé par les souffrances montrées. (Oui j'insiste : beaucoup de gens meurent et de façon sale)
À titre très personnel, je suis particulièrement impressionné par l'auteur car il a réussi à contourner ce que j'appelle le problème des X-Men, à savoir : comment faire pour représenter des êtres avec des super pouvoirs comme persécutés et marginalisés ? Un problème dans lequel je me suis moi-même bien pris les pieds dans un de mes récits (c'est pour ça que ça m'impressionne). C'est subtil, mais El Hamouri est suffisamment proche de ses personnages pour que leur représentation fonctionne.
Recommandé avec toutes les précautions de mises déjà mentionnées.
Supergirl: Woman of Tomorrow
Bande dessinée de Tom King et Bilqis Evely, Urban Comics, 2026
21/07/2026
J'en avais entendu beaucoup de bien, mais je crois que j'ai pas aimé.
Graphiquement rien à redire, c'est du Bilqis Evely, elle déchire. Je savais qu'elle maîtrisait la fantasy avec Helen de Wyndhorn (excellentissime) et là elle montre qu'elle maîtrise aussi la SF/le Space Opera, ça claque.
C'est donc l'histoire qui m'a déçu. (Disclaimer : je sais pas si je vais spoiler ou non j'écris au fil de mes pensée je ne me pose pas cette question, continuez en connaissance de cause) J'ai fini par comprendre ce que voulait dire le récit. Le fait que Kara représente l'espoir et une certaine idée de la Justice dans un univers cruel où son monde est mort sous ses yeux ; que bien que marquée à vie et qu'elle aurait toutes les raisons d'en vouloir, d'être une force de destruction, elle incarne l'espoir. Et que surtout elle est capable de le transmettre.
C'est rageant parce que sur le papier c'est tout ce que j'aime sur ce que représentent Superman et donc sa cousine aussi. Mais là il y a trop de trucs qui ne marchent pas. Je ne crois pas aux méchants, qui sont trop méchants juste pour être méchants. Je ne crois pas aux mondes visités qui ne sont pas assez "alien" à mon goût. Je ne crois pas au châtiment réservé au méchants traqué. Et surtout je ne supporte pas cette fin qui vient contredire tout le reste (ou non ? C'est même pas clair et c'est pire).
Je me demande si le fait que le dernier livre que j'ai lu juste avant soit Par-delà le principe de répression de Geoffroy de Lagasnerie, un essai très intéressant sur l'abolitionnisme pénal et le punitivisme n'a pas grandement influencé ma lecture de ce comic. Parce qu'il est beaucoup question de punition. Or, après avoir lu l'essai, je n'y crois plus du tout. Woman of Tomorrow approche cette conclusion (si l'on omet les gros combats), mais vire complètement de bord à la fin ET présente l'enfermement/la prison (l'usage de la zone fantôme) comme un outil juste, acceptable, humain, en tout cas plus que la mise à mort. Et encore plus absurde : réformateur. Là encore le livre de de Lagasnerie cherche largement à montrer que la réalité est autre, donc FORCÉMENT que je ne pouvais y adhérer.
Bref, pour conclure je suis déçu parce que c'est un récit qui a des intentions particulièrement louables mais qui échoue parce qu'il ne va pas assez loin. Ceci dit, j'en attends peut-être trop d'un récit de super héroïne. Peut-être que mon intérêt pour l'abolitionisme a anéanti mes possibilités d'apprécier ce genre de récit. Une question intéressante et à creuser.
(...)
Oh un dernier élément de l'histoire dont je viens de me rappeler, qui vient enfoncer le clou de "je crains que les comics de super-héro-ïnes et moi n'ayons plus rien à nous dire". Je vais spoiler un élément précis de l'intrigue, mais c'est juste le concept de départ, que l'on apprend dans les premières pages. Dans le récit, Supergirl accompagne une fille dont le père a été tué, dans une quête de vengeance envers son assassin. Le truc c'est que l'assassin était un "agent du roi" dont elle nous explique que son métier est d'évoluer incognito au sein de la population pour vérifier qui est fidèle au roi et qui est un traître (et mérite donc la mort, ce qui est arrivé au papa). La petite veut donc se venger de l'agent, soit, c'est compréhensible. Mais à aucun moment l'ignoble tactique du roi pour vérifier la loyauté de ses sujets n'est remise en question ! Okay là c'est clairement moi qui demande à un comic book mainstream étatsunien une radicalité qu'il ne peut probablement pas fournir, mais le fait que cet état de fait du royaume soit juste accepté, ce qui fait que Supergirl va s'immiscer dans une quête de vengance envers l'agent, plutôt qu'envers le roi qui a autorisé, permis, imaginé cette exécution, je n'ai pas pu. C'est trop nul, c'est trop intellectuellement, moralement faible.
En même temps c'est terrible j'ai malgré tout la sensation d'être un insupportable intellectuel gauchiste qui ne peut plus juste apprécier un récit, malgré le fait que ça soit réellement, profondément ce que je pense et ce que je ressens face à Woman of Tomorrow. Pour être honnête c'est un peu perturbant.
Putain
Roman autobiographique de Nelly Arcan, Points, 2002
01/08/2026
TW : discussion de prostitution, mention de suicide
Sans nul doute le bouquin le plus dur et le plus badant que j'ai lu depuis un bail. C'est une sorte d'autobiographie où l'autrice raconte sa vie de prostituée, comme l'indique le titre.
Le style est fiévreux, presque une litanie, comme si le but était de faire sortir, jaillir, vomir tout ce qui ronge l'autrice afin de... De quoi exactement ? Difficile à dire. Tout dans ce texte semble avoir pour origine une impulsion aussi impossible à définir qu'à résister.
Le contexte est important : l'autrice s'est suicidée en 2009, quelques années à peine après la sortie du livre. C'est hyper triste à dire, mais à la lecture du livre, ce n'est pas surprenant. C'est de façon très explicite le récit d'une femme qui se meurt, qui se considère comme morte, même. Qui meurt de choses qui la dépassent, qui meurt de la condition féminine dans notre société, qui meurt de la relation (ou l'absence) de ses parents entre elleux, avec elle.
Hyper badant, donc. Mais si vous vous sentez d'affronter cette ambiance morbide, ça reste un récit d'une forme assez unique en son genre.
J'ai forcément lu ce livre parce qu'il a été recommandé quelque part, j'aimerais bien me rappeler où pour me souvenir du contexte, pour me rappeler ce qui m'a donné envie de le lire (au-delà du fait que j'aime vraiment me confronter à des récits horribles).
No one was there
A novel by Andrea Conner, self-published, 2026
19/08/2026
This piece is in english because, as I'm writing this, the novel only exists in this language.
If there's one thing you need to know before I start this review, it's that I am not particularly interested in crime-related stories. But for this one, I made an exception, one that I absolutely did not regret.
If you don't have a summary of what the book is about, here's a quick one: the story follows Lana D'Angelo, the daughter of Vittorio D'Angelo, publicly a wealthy philanthropic CEO and more privately the leader of a very successful human trafficking ring. Lana is painfully aware of that fact and is currently plotting with her friends and allies to topple her father's empire. But something goes unexpectedly awry and from there, Lana is brought to hell.
I'll reveal as little as possible here, since one of the major selling point of the book is that you will absolutely want to know what happens next. There's tension from the very beginning, what with the story opening with an operation against a criminal empire on the verge of being launched. But after things happen not as they were expected, the tension keeps being there. Sometimes it eases, but it's always to rise again in the next chapter or so. That's what in the business we call «a real page turner»!
On top of that, the story is filled with very colorful characters. They are all spread widely on both sides of the law and the constant clash and compromises needed to the success of their endeavor is a non-stop source of entertainment. We're brought to various locations that are filled with details to make them memorable, for better or for worse, and believable.
All this makes it for me a very strong recommendation if you like this kind of story or if, like me, you just want to try to see what's all the fuss is about.
Now, let me dive a little deeper into my opinion, without the care for spoiling things or not (consider this a warning).
To me, this book is mainly about two things. First: trauma. Living it and surviving it. I find myself drawn to stories engineered to make you feel bad, with characters experiencing incredibly difficult situations, certainly because I'm lucky enough to not have to go through such things in my life. That said, even though Lana is definitely thrown into such a situation by being sold as a slave... It didn't make me feel like I usually do reading those stories. There's a thin line between «I'm reading a record of traumatic experiences, it's hard but there's something to take away from this» and «I'm just reading torture porn». That's how I felt sometimes with NOWT. I also thought that the consequences of trauma for Lana sometimes made her too weak to continue to want to read about her. I get that she's been affected by her abuse, of course. But seeing her doubting her every thought kinda got tiring at some point. It made her very passive sometimes in her own story. To be fair, she does make important and plot-critical decisions, notably toward the end, that only her could make, so I don't want to criticize the character too strongly. I just want to stress that sometimes her monologue felt a little bit tiresome to me.
I'm not really sure why I'm being so harsh on Lana, but I have an idea. One of the stories of abuse and trauma that left the greatest impression on me was Joe Nobody's Elan School, an autobiographical webcomic from someone who went through a cult-like so-called «school» entirely based on abusing its students. I found echoes of what Joe went through in Lana's story. Those times made me really believe in it. But then, I don't know, maybe I didn't find the same spirit the real-life protagonist I was used to in this fictional character ? That's probably not very fair to compare them like that. Still, I didn't like the accent the story put on Lana's despair and hurt. What I liked, though, was the fact that we got to see two different forms of trauma: in Lana's case, the victim's and then in Nikolas' case, the double agent-perpetrator against his will's. I think it's an interesting contrast, and it makes for interesting character dynamics.
The second thing this story is about, I think, is: what is justice and how do you serve it? Two of the main characters embody that: first Lana, of course, and then Rafael/Nikolas, the CIA plant that rescues her. Both want to serve justice, they do it from opposite sides of the law (at first) and they both have to come to terms with the limits of their methods. It seems nuanced when I present it like that, but it's actually a little lacking. True, the questions are presented to us, but they're never really answered. Maybe I'm being unfair again. That's probably not the goal of the book, and the conflict IS actually resolved by mixing the ways and morality of «the two sides of the law» (I keep using this sentence though I'm not sure I buy into it myself, but it's quite clearly the stance the story takes), so there IS nuance. Maybe I didn't feel satisfied on this morality point because some things are left unresolved at the end. At least it makes me want to read what comes next! Then again, there's another thing about the way justice and crime are presented in this story that bugged me. Why did it bug me? Because I'm a dirty extreme-leftie at heart and stories that don't address the structural causes at play inside them do. Let me use an example so I'll be more clear: we're dealing with modern slave trade here, kidnapping girls, selling them, abusing, breaking them so they can be obedient. All of this is presented as the actions of monstrous characters (Vittorio, Muller). At some point, Lana even refuses them their humanity: «Don't say his name. It makes him human.» I don't like this. Placing monstrous persons outside of humanity is just an excuse to not look at the structural causes that allows them to do those crimes. The answer becomes «they did it because they're monsters», never engaging in the materiality of the traffic, who or what permits it. Once again, I'm being a bit unfair as this is not the point of the book. But it is one of my intellectual obsessions, I can't not mention it.
Kind of related to that last point I didn't really enjoy the glamorization of the world of crime. Granted I would not have enjoyed if the author had glamorized law enforcement either so I guess there just was no pleasing me anyway.
Don't let all the critics I made deter you from reading that book, though. I'll say it again: I really enjoyed this reading. It was an excellent dip into a genre I'm not familiar with and most of the things that didn't click for me are things inherent to that genre, not with the way it's written. In any case, as the author herself says that some things are intentionally left unresolved, I really do want to read the follow-up!
Lorenzaccio
BD de Julie Namont, Kuma éditions, 2025
21/08/2026
J'ai adoré ! Sachant qu'il s'agit de l'adaptation en BD de la pièce d'Alfred de Musset, je n'avais jamais lu l'œuvre originale auparavant, néanmoins ça ne me semble pas trop difficile de séparer ce qui m'a plu du texte original et de l'adaptation, car cette dernière est très littérale, très proche de la pièce originale. Comprenez par là qu'à la lecture on a vraiment l'impression de voir une pièce de théâtre, mais j'y reviendrai.
Pour vous situer l'histoire, elle se passe à Florence en 1535. C'est une période troublée pour la ville, elle est dirigée par le duc Alexandre de Medicis, un type qui cherche plus à coucher avec toutes les femmes de sa cité qu'à en faire un endroit où il fait bon vivre. En effet sous son règne la ville est un vrai coupe-gorge, remplie d'hommes aux mœurs dissolues et de perversion. Ça ne plaît pas à tout le monde, notamment à Lorenzo de Medicis, cousin du duc qui, dans une quête d'idéal de justice et de vertu, agit comme le plus corrompu de tous les coquins pour devenir le confident le plus proche d'Alexandre dans l'objectif de l'assassiner. Il y a plein d'autres personnages dans cette pièce, véritable fresque politique de son époque, car tous les personnages sont basés sur des figures historiques, mais réinterpretées par Musset. C'est déjà l'un des intérêts de l'œuvre : une intrigue complexe et passionnante, avec des enjeux qui parlent de l'époque (celle où Musset écrit, 300 ans plus tard) en la plaçant dans le passé. Il y a des choses qui parlent encore à notre époque, aussi : que faire face à un régime tyrannique en place ? Comment instaurer un nouveau régime politique ? Et des thèmes intemporels aussi mais plus philosophiques ou moraux : à force de porter un masque, devient-on le masque ? Peut-on agir pour la justice en se comportant de façon immorale ? Bref, c'est une histoire très prenante dont on n'a qu'une seule envie, c'est connaître le dénouement.
Ça c'était pour l'œuvre originale. Et cette adaptation alors, est-ce qu'elle vaut le coup en tant que BD ? Et ben oui. Elle met bien à profit son médium. Le dessin est en noir et blanc et est très soigné. Il y a des grandes pages où l'on voit Florence dans le jour ou la nuit avec un ciel très travaillé, ainsi que des pages avec des personnages qui occupent toute la place. Ça donne un côté très dramatique à la présentation, ce qui est particulièrement adapté à ce récit. Et un petit côté classique, aussi. Qui sert le même objectif. Le parti pris graphique majeur de la BD c'est d'avoir des personnages animaliers : ce sont toustes des oiseaux. Pourquoi ? Déjà parce que l'autrice adore les oiseaux (elle vit avec 7 perruches) et aussi parce que c'est sa façon de contourner le problème de représenter des personnages historiques (donc réels) mais réinterpretés. Elle ne peut avoir d'acteurs et d'actrices... Donc elle prend des oiseaux. Et ça marche très bien, ça donne un côté cartoon qui lui permet de donner des mimiques exagérées à ses personnages quand elle en a besoin, ce qui, là encore est totalement adapté pour du théâtre. La composition rappelle vraiment une pièce, d'ailleurs : on est souvent concentré sur les personnages, les décors sont surtout posés en début de scène. Il n'y a pas de cases, ce qui donne parfois un aspect un peu confus au placement des bulles, mais ça ne gêne pas la compréhension du récit. Ça permet aussi de laisser la part belle au texte, ce qui est normal et de plus bienvenu : l'adaptation garde le texte original, dans un langage donc d'époque, romantique et lyrique que personnellement j'ai adoré. Je pense que j'aime la littérature classique pour ça, en fait. Le noir et blanc est fouillé quand il faut, avec moult textures, c'est ma came. Enfin l'autrice utilise le médium en ajoutant parfois des éléments graphiques à ce qui se dit comme des serpents qui créent des espaces autour de personnages qui complotent, ce genre de choses. C'est pas subtil mais hé, on est dans un drame romantique. C'est complètement dans l'esprit !
Pour conclure, cette BD est une excellente manière d'aborder l'œuvre et une très bonne BD en soi. Je crois que ça faisait longtemps que je n'avais pas rencontré un travail d'adaptation qui fait autant honneur au matériau de base. Très chaudement recommandé.
Roxane vend ses culottes
BD de Maybelline Skvortzoff, éditions Tanibis, 2022
21/08/2026
C'est marrant que j'ai enchaîné ça avec Lorenzaccio, parce que cette BD est un peu l'inverse de la précédente et ma façon de l'appréhender aussi. Je m'explique.
Pour situer l'histoire, c'est exactement ce qu'annonce le titre. Roxane est une jeune femme un peu paumée, un peu en galère de tout (le taf, les relations, etc.) qui un jour en voyant une pub sur un site de vidéos pornos, commence à vendre ses culottes. À partir de là, elle va se prendre au jeu, à l'appât du gain et se mettre à faire des trucs de plus en plus gros...
Une fois que cela a été dit, il est très important de parler de la façon dont ça nous est présenté, car de premier abord, cela désamorce le dramatique de la situation. La BD est en noir est blanc, dans un style simple, pas travaillé, un peu brouillon. Si je voulais faire un raccourci facile je dirais qu'on comprend tout de suite qu'on est face à de la "BD indé" (quoi que cela veuille dire). Mais cela sert le propos : le dessin est sans éclat, volontairement un peu moche, mais c'est aussi le cas de la vie de Roxane. Sans éclat. Un peu moche. La BD est aussi assez chiche en dialogues. Il y en a, mais il y a aussi de longs passages sans aucune bulle. Notamment, il n'y a aucune bulle de pensée. On voit donc Roxane faire des choses, prendre des décisions, sans accès privilégié à sa pensée intérieure. Ça crée de la distance avec elle. Et tout cela fait que, contrairement à une BD plus dramatique, théâtrale, comme par exemple, au hasard, _Lorenzaccio_, ici on a affaire à une histoire qui se veut banale, terre-à-terre, d'ampleur simplement personnelle, pour peu qu'on puisse même dire qu'elle en a, de l'ampleur. C'est un parti pris intéressant, notamment parce qu'au final, ce qui arrive à Roxane finit par contraster pas mal avec ce choix de la banalité. Elle commence par vendre ses culottes, mais petit à petit elle se retrouve avec des clients qui en demandent de plus en plus, jusqu'à (spoiler pour la fin de l'histoire) se retrouver dans un château pour ce qui est clairement une orgie masquée, où sans qu'on lui dise ou annonce quoi que ce soit elle manque de terminer au centre d'un gang bang. Avouez que c'est pas banal, ni sans conséquence.
N'empêche que ce truc terrible est présenté de la même façon que le reste de la BD, sans changer de style dans la composition et la mise en page, ces petites cases très droites et étroites qui illustrent si bien son quotidien coincé. Ça crée un contraste assez fort, qui augmente le côté dérangeant de ce qui se passe... Et justifie complètement le récit et sa conclusion. En fait, c'est là où brille cette BD. Je voulais au départ dire qu'elle m'avait moins marqué que ma lecture précédente, car elle était moins dans l'excès. L'idée était que, sans effort de ma part, il m'était plus facile de me rappeler de personnages qui parlent dans un style lyrique, ancien pour raconter une histoire complexe et pleine d'intrigues (Lorenzaccio) que des personnages qui parlent très peu pour illustrer des affres banales du quotidien (Roxane vend ses culottes). Mais à force de repenser à la seconde oeuvre, de l'analyser pour écrire cet avis... Et bien il m'est apparu que sa qualité se trouve justement dans son apparente banalité, qui vient s'éclater contre la péripétie finale qui donne donc sa justification à l'ensemble. C'est en fait véritablement bien trouvé. Cela demande juste de dépasser la surface de la présentation et de s'intéresser à l'ensemble.
Ce genre de réalisation, c'est ce qui justifie à mes yeux d'écrire ce genre d'avis. Sans ma volonté de vouloir dire ce que j'en pense, je ne serais jamais allé au fond de ce que je pensais !
Jeune et fauchée
BD de Florence Dupré La Tour, Dargaud, 2026
16/09/2026
Donc, auparavant, comme vous l'avez peut-être déjà lu plus haut parce que je n'arrête pas de la mentionner, l'autrice nous a parlé de son rapport aux animaux, au fait de vivre en tant que femme dans notre société et à sa géméllité. Dans cet album, elle nous parle de son rapport à l'argent.
J'ai trouvé cet album un poil en-deçà de ses précédents. Malheureusement je pense que c'est dû au sujet. Certes "l'argent" est une vaste question et il y a là de la matière, mais contrairement aux autres sujets abordés précédemment par l'autrice, il a une dimension moins frappante, moins intime. Il peut en avoir une et de toute façon, comme à son habitude, ce sujet est un prétexte pour parler de son rapport à sa famille, à la société, aux autres. Reste que je trouve que ça n'atteint pas quelque chose de profond, d'intensément personnel que la féminité et la géméllité atteignaient avec un percutant impressionnant. L'argent est un sujet qui aurait mérité une analyse matérielle plus poussée, car c'est le sujet matériel par excellence. Pour la défense de l'autrice, il y a des éléments matérialistes dans ce qu'elle raconte : elle a parfaitement conscience de la classe d'où elle vient (la bourgeoisie) et de raconter une forme de déclassement (même s'il n'est pas total, comme le montre la fin). Mais ça prend moins bien, parce que ça ne forme pas un tout cohérent.
Je sais que je n'arrête pas de comparer à ses ouvrages précédents, mais en même temps c'est légitime puisqu'elle fait "la même chose" mais sur un autre sujet. Pour les précédents j'avais l'impression que quelque chose de fort traversait le récit, que ça disait quelque chose du sujet abordé. Ici, non. Elle parle de plein d'aspects différents de son rapport à l'argent, son manque, ce que ça montre de son rapport à ses parents, au monde du travail même. Mais ça ne forme pas un tout suffisamment cohérent. C'est juste du témoignage. Ce qu'étaient déjà les albums d'avant, pourtant ! Encore une fois peut-être est-ce le sujet qui n'est pas assez transcendant et qui n'est pas non plus traité de façon assez matérialiste.
Bref si vous voulez découvrir le travail de l'autrice, je vous conseille plutôt les deux Pucelle.