Avis et critiques

Parce que ça m'aide à digérer une œuvre et comprendre pourquoi je l'ai vraiment appréciée, quand quelque chose me marque j'aime écrire un avis ou une critique plus poussée que les quelques lignes que j'écris devant chaque entrée de ma liste annuelle. Je trouve que c'est important aussi de cultiver ça, la capacité d'articuler ce qui fonctionne (ou non) dans une œuvre, en tant qu'auteur.

House of Leaves

Roman de Mark Z. Danielewski, Pantheon Books, 2000

13/04/2026

La première fois que j'ai entendu parler du livre de Mark Z. Danielewski, je m'en souviens très bien, c'était dans le sujet « Vos lectures » du forum d'Awkward Zombie, un (excellent) webcomic centré sur le jeu vidéo. Plusieurs fois j'ai vu ce titre mentionné dans les posts des membres du forum, déclenchant souvent des réactions entendues de la part des autres. Comme si iels détenaient un savoir que les autres n'avaient pas. Déclenchant des « Il faut trop que je le lise aussi ! » de la part de ces derniers. L'aura qui entourait ce livre était telle qu'elle m'avait laissé une impression qui a persisté. Même s'il faudra plus d'une dizaine d'années avant que ce titre ne me soit de nouveau mentionné au détour d'une vidéo de mon essayiste/critique pop-culture anglophone favori¹, il n'en faudra pas plus pour raviver la curiosité qui avait alors germé en moi à l'époque. Ma pile de lecture et ma capacité à agir sur mes idées étant ce qu'elles sont, il faudra encore un moment avant que je ne pose enfin pour de vrai le livre sur mes genoux et que je l'ouvre.
Le meilleur compliment que je puisse lui faire, celui qui devrait à lui seul vous convaincre de vous intéresser à ce livre, est le suivant : il a été plus qu'à la hauteur de mes attentes malgré les 15 ans de hype.

L'introduction étant faite, c'est le moment où je dois vous décrire un peu plus en détail le livre. Avant même de vous expliquer de quoi ça parle ou comment ça en parle, je dois insister sur un point : House of Leaves est un livre dont la forme et le fond sont en totale symbiose et s'influencent mutuellement. C'est un livre bizarre, qu'il faut souvent manipuler, tourner, ausculter, étudier pour comprendre et même parfois tout simplement pour le suivre. C'est une lecture plus ardue que la moyenne, mais si vous adhérez aux procédés, alors la récompense sera à la hauteur, croyez-moi.

Vous êtes toujours là ? Bien. Accrochez-vous parce que ce n'est pas fini.

Imaginez qu'on vous raconte une histoire d'horreur-fantastique, l'histoire d'une famille qui emménage dans une maison, dans l'espoir de ressouder leurs liens s'étant un peu étiolés. Sauf qu'un jour, le père de la famille, Will Navidson, se rend compte d'un fait troublant. En prenant des mesures de la maison, il réalise qu'elle fait 6,35 mm de plus à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Puis une porte qui n'était pas là avant apparaît sur le mur du salon et c'est le début des ennuis.

Vous imaginez ? Parfait. Alors continuez comme ça, en considérant que Navidson étant aussi un photojournaliste de renom, il a truffé sa maison de caméras pour filmer sa nouvelle vie de famille et possède tout le matériel de capture d'image et de son qu'on peut imaginer². Et qu'à partir de là, il possède à la fois les moyens matériels et la curiosité nécessaires à se lancer dans l'exploration de ce qui se trouve derrière cette nouvelle porte dans le salon et d'en faire un film, dans la plus pure tradition du «found footage»³, intitulé «The Navidson Record».

Il ne vous aura pas échappé que House of Leaves est un livre. Pourquoi je vous parle de film, alors ? Et bien parce que la majeure partie du livre est constituée d'un essai critique, dans le plus pur style universitaire, consacré à ce fameux «Navidson Record», qui est censé être devenu un objet d'étude d'une importance majeure, à en croire toutes les citations d'autres textes qui lui sont consacrés qui parcourent tout le livre. Écrit par un certain Zampanò.
Mais ce n'est pas tout : le livre que nous avons entre les mains est censé être l’œuvre d'un certain Johnny Truant, qui aurait retrouvé le manuscrit de Zampanò à moitié détruit à côté du cadavre de ce dernier, et l'aurait méticuleusement réparé, annoté, aurait ajouté au texte originel des passages racontant sa propre vie à cause de l'effet que le texte aurait sur lui et l'aurait envoyé à un éditeur.
Qui l'aurait publié en ajoutant ses propres notes pour donner l'ouvrage que nous tenons entre les mains.

J'espère que ce n'était pas trop dur à imaginer. Il n'empêche que c'est de ça dont je voulais parler aussi quand je parlais du lien entre la forme et le fond. Dans les multiples couches du récit que nous lisons, les personnages sont confrontés à des événements bizarres, puis étranges voire carrément perturbants. Et le livre se présente de la même manière et nous fait ressentir les mêmes choses. C'est pour moi l'un des points forts du livre : il nous décrit des évènements hors du commun et pour appuyer son propos, il se présente de manière hors du commun, de telle sorte à faire ressentir la même chose que ce qui est décrit. Le fond et la forme fusionnent. Sans trop en dire parce que le plaisir de la découverte des artifices de mise en page est une composante majeure de l'expérience, c'est un livre qui a une pagination très élevée parce qu'il n'a pas peur d'utiliser le blanc de la page. Il va même jusqu'à jouer avec les codes des styles qu'il emploie. La partie analyse universitaire a réussi à me perturber simplement avec des notes de bas de page.
En fait, on pourrait résumer que House of Leaves est un livre qui a conscience d'être un livre et qui en joue. Mais ce n'est pas tout : il intègre à son récit le fait qu'il est un livre écrit par des personnes en faisant de ces personnes des personnages de l'histoire. Cela crée des passages entre les différents niveaux de lecture qui rendent le tout unique. L'atmosphère qui s'en dégage est à nulle autre pareille et je l'adore, tout simplement.


Pourquoi ? Parce que ça m'a énormément amusé de voir que l'auteur était en train de jouer avec son medium et ça m'a flatté de comprendre comment il était en train de jouer avec. C'est mon côté je-suis-moi-même-auteur : il y a toujours une part de moi qui est admirative quand je lis, vois ou joue un truc particulièrement malin. J'aime quand je m'imagine dire à l'auteurice «bien joué, chacal». Ce livre, c'est ça à chaque chapitre et pour une raison toujours différente. Comment voulez-vous que ça ne me parle pas ?

Un autre élément que j'adore se situe cette fois dans le fond du texte, dans ce qu'il raconte. C'est tout simplement l'élément central de l'intrigue : la maison. Je vais essayer de spoiler le moins possible, mais je préviens quand même. Le concept est simple : la maison abrite un secret, est un secret. Elle est impossible, inconcevable, incompréhensible mais elle est là, elle existe et elle agit. C'est simple, mais c'est tellement efficace ! Partir d'un élément extrêmement familier⁴ pour en faire quelque chose d'effrayant, rien de nouveau. L'originalité se trouve ailleurs : dans la façon qu'a la maison d'être effrayante. Il n'y a pas de monstre⁵, la maison est juste effrayante dans son impossibilité. Une forme d'horreur existentielle, ontologique : le texte insiste bien dessus, mais ça ne rend pas notre sentiment face à ce qui est décrit moins fort.
On pourrait argumenter que de nos jours, ce type d'horreur n'est pas si surprenant. N'empêche que House of Leaves est probablement un ancêtre commun à beaucoup d'œuvres d'horreur, notamment natives du web. Le premier exemple qui vient en tête est évidemment les Back Rooms. Ce n'est pas surprenant, car une part de l'existence du livre est intimement liée au web : avant d'être publié en papier, il a été prépublié en ligne, dans son intégralité, par paquets mais uniquement en ne pouvant télécharger qu'une page à la fois⁶. Le livre en comptant 734, on imagine aisément comment l'ampleur du projet et le temps nécessaire à l'obtention du livre ont contribué à créer une anticipation chez ce premier lectorat. Anticipation qui une fois couplée aux qualités intrinsèque du roman lui a conféré le statut d'œuvre culte. Un statut qui lui a assuré un héritage, que l'on retrouve donc notamment dans ces histoires de pièces qui s'enchaînent à l'infini sans aucune raison. L'existentialisme est le même. Au final, si le concept n'est plus neuf, c'est parce qu'il était le premier et qu'il a été intégré par toustes et rien que ça, c'est respectable.

En lien avec cet existentialisme dont je parle, un autre aspect que j'adore dans House of Leaves c'est son atmosphère. Pas seulement horrifique, mais aussi son côté bizarre. Et surtout, l'absence totale d'explications, parfois. Souvent, même. Cela crée une impression très forte, très spécifique. Le livre cultive souvent cette absence : les passages «manquants» ou «effacés», selon les mots de «l'éditeur», sont des procédés au cœur même du livre et de sa narration. Il y a des choses que nous ne pourrons savoir. Qui seront laissées à notre interprétation, ou qui y échapperont. Il n'y a pas de certitude. Comme beaucoup d'aspects du livre, ça peut ne pas parler à tout le monde. Mais moi j'adore. Personnellement, au lieu de trouver ça complexe, je trouve ça presque relaxant de me dire que je n'ai pas à chercher de sens ou d'explication ! Puisque, en me plaçant au niveau de l'auteur encore une fois, ce qui compte avec ce procédé, c'est le ressenti de lea lecteurice. D'un autre côté, cela crée une véritable esthétique du vide. Du caché, de l'absent. Il y a donc un espace pour combler les trous et à l'interprétation, si ça vous amuse⁷. De mon côté j'aime rester avec le trouble que créent ces manques. J'aime aussi, encore une fois, y percevoir le jeu auquel s'est adonné l'auteur. D'un point de vu très personnel, j'ai toujours craint que la «déformation professionnelle» d'auteur m'empêcherait d'apprécier les œuvres qui m'intéressent. Je suis content que House of Leaves me prouve que ça n'est pas le cas.

Cette question de la perception de la main de l'auteur a ici tout son sens. En effet, en m'intéressant à Mark Z. Danielewski, j'ai lu que la toute première ébauche de son roman, il en a fait des confettis après avoir reçu un avis des plus défavorables de son père. Sa sœur a par la suite récupéré les confettis et les a réassemblés pour rendre le tout à son frère. Le parallèle avec le sort du manuscrit de Zampanò à l'intérieur du récit est frappant. C'est encore un point que j'adore dans ce livre : il est à la fois quelque chose que l'on peut apprécier pour ce qu'il est et pour comment il a été créé.


Très peu de temps après avoir terminé la lecture de ce livre, je me rends dans une librairie de ma ville que je ne fréquente pas d'habitude. On me l'a recommandée pour y trouver de la micro-édition locale. Je n'en trouve pas malgré le fait que je parcoure tous les rayons. Passant devant celui consacré aux livres en Anglais, qu'est-ce que je vois sur une étagère, bien mis en avant, à côté de titres plus récents ? Vous avez deviné : House of Leaves. Plus de vingt-cinq ans après sa sortie, il est toujours suffisamment important pour trôner, son étrange couverture me faisant face, attirant mon regard, sur les rayons de l'étagère des sélections des libraires. C'est bien la preuve de la longévité de ce roman et un symptôme de son influence, qui ne faiblit pas. C'est une œuvre culte qui mérite son statut et j'espère qu'elle continuera à inspirer les esprits et d'autres récits pendant encore longtemps.


¹Ces circonvolutions syntaxiques sont la conséquence du fait que je trouve le terme « youtubeur/youtubeuse » horrible pour des tas de raisons
²Pour l'époque à laquelle se passe cette histoire, à savoir : les 90s
³Tradition qui était plutôt en train d'être établie puisque Le Projet Blair Witch a été écrit et réalisé plus ou moins sur la même période que ce livre et est sorti une année plus tôt
⁴On peut raisonnablement attendre de la plupart des lecteurices qu'ielles auront fait l'expérience d'une maison
⁵Ou peut-être que si. C'est pas clair. Voir plus loin dans le texte
⁶Pour les plus jeunes qui me lisent, je rappelle que l'internet du début des années 2000 était beaucoup, beaucoup, BEAUCOUP plus lent que ce à quoi nous sommes habitué-es aujourd'hui
⁷Et tant mieux !